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LE BULLETIN DE LIAISON
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Entretien avec Roger RAMEAU Pour cette seconde édition de la rubrique Histoire de l’ergonomie, le bulletin vous propose un entretien avec Roger Rameau. Ce témoignage nous semble intéressant à plusieurs titres. Tout d’abord, Roger Rameau nous parle de La Mine. La description de cet univers qui aujourd’hui paraît dater du XIXème siècle, permet de mesurer la rapidité de certains changements intervenus dans le monde du travail. Il nous parle également de l’ergonomie qui était pratiquée dans les années 60, et nous pouvons constater que cette discipline ne date pas d’hier, qu’elle a déjà une longue histoire derrière elle. Cette histoire nous apprend notamment que la question de la pluridisciplinarité a toujours été centrale pour les ergonomes et que certaines thématiques (protection contre les poussières, fiabilité, etc.) ne datent pas d’aujourd’hui. Enfin, Roger Rameau nous parle d’engagement pour l’amélioration des conditions de travail, et du prix que cet engagement coûte souvent. |
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Roger Rameau : Je suis rentré aux Houillères du Bassin Nord Pas de Calais en 1945, à une époque où 200 000 personnes travaillaient à l'extraction du charbon dans ce bassin de 100 kilomètres de long sur 10 à 20 kilomètres de large. J'ai été affecté au groupe d'exploitation de Douai (un groupe d'exploitation regroupait 6 à 7 fosses). Le directeur du « Siège » s'occupait de la gestion des chantiers afin d'assurer la continuité de la production ; c'est lui qui décidait des nouvelles directions de percement des galeries et de la mise en réserve de chantiers. En tant qu'ingénieur d'exploitation, j'étais chargé d'organiser le travail des 800 personnes qui travaillaient sous ma responsabilité, au fond de la fosse, sur un rythme continu de 3x8. Je descendais tous les jours dans la mine pour veiller à la constitution des équipes, négocier les salaires avec les chefs d'équipes. Les équipes étaient payées à la berline de charbon produite, mais le prix pouvait varier en fonction des difficultés du travail, par exemple en fonction de la dureté du charbon et de la pente de la veine de charbon exploitée. Les conditions de travail étaient dures ? RR : Quelques chiffres permettent de s'en rendre compte : "coups de grisou" et "coups de poussières" faisaient régulièrement des morts, avec dans toutes les mémoires l'accident de Courrière en 1906, qui avait fait 1100 morts. La silicose faisait également des ravages, 80 % des mineurs étaient silicosés à leur mort, et 50 % étaient tués par la silicose ; ça a représenté 800 morts, jusqu'au début des années 80, pour le seul bassin du Nord et du Pas de Calais (le plus dangereux de ce point de vue). Ceux qui creusaient les galeries dans la roche étaient les plus exposés aux poussières de silice, ceux qui travaillaient le charbon lui-même étaient un peu moins exposés. Les ingénieurs d'exploitation jouaient un rôle très important par rapport à la sécurité. C'est eux qui avaient la responsabilité du boisage et du soutènement des galeries. C'est eux également, qui veillaient à la bonne circulation de l'air, nécessaire pour éviter des accumulations de gaz. Après 6 années à l'exploitation, vous avez été chargé de la formation professionnelle pour l'ensemble du groupe d'exploitation de Douai. RR : A lexploitation, voulant tout contrôler dans le détail, je me suis épuisé en quelques années et je suis devenu insupportable à mes collaborateurs directs, les porions (les agents de maîtrise). Ils mont vu partir sans regret vers dautres fonctions. En 1950, on a observé que les enfants de mineurs venaient moins travailler à la mine, par ailleurs l'exploitation a été fortement mécanisée. Une "école de cadre" a été mise en place pour former des agents de maîtrise à partir des ouvriers. Pour conduire les nouvelles machines, on a également formé des électro-mécaniciens à partir de mineurs. Par ailleurs, les Houillères recrutaient des marocains, sur place au Maroc, et les envoyaient directement dans le Nord pour travailler. Cela représentait une population importante qu'il fallait former sur le plan technique, et à qui on apprenait des bases de français. Les formations au soutènement et aux différentes activités du fond se faisaient dans des chantiers (galeries et chantiers dabattage) reconstitués grandeur nature en béton armé. On a également réalisé des maquettes, par exemple pour permettre de visualiser le glissement des roches et le risque d'écrasement d'une galerie. Au milieu des années 60, la formation professionnelle a perdu un peu de son importance car la population de travailleurs marocains à former était moins importante, conséquence du ralentissement de la production. Après 15 ans passés à la formation professionnelle, il était temps pour moi de partir. C'est à ce moment de votre vie professionnelle que vous croisez l'ergonomie ? RR : Oui. A cette date, il existait déjà une unité dergonomie dans le bassin des Cévennes, dirigée par le professeur Cazamian. Ma hiérarchie ma proposé de participer à la création dune unité équivalente sur le bassin du Nord. Cazamian est venu me voir pour discuter de la création de cette unité, pour me sonder en quelques sortes. Je me souviens quil ma demandé ce que je pensais de la méthode de calcul des salaires individuels basée sur le prix de tâches élémentaires qui avaient remplacé le salaire collectif basé sur la production de lensemble de léquipe. Je lui ai répondu quelle ne tenait pas compte de la variabilité de la mine et des relations au sein des équipes de travail. Pour Cazamian, lunité dergonomie devait rassembler différents spécialistes, afin daborder lhomme au travail dans toutes ses dimensions : médecin du travail ou physiologiste, ingénieur et psychologue. Léquipe a accueilli Bernard Vandevyver, un psychologue ancien élève de Jacques Leplat, recommandé par Alain Wisner, et Francis Six, un jeune physiologiste recommandé par Simon Bouisset. Quant à moi, ingénieur de formation, jai fait des stages chez Cazamian, en particulier avec le psychologue Chich. Puis jai suivi pendant deux années les cours dispensés par le laboratoire dergonomie du CNAM. Jai rencontré là dautres ingénieurs et des médecins du travail, venant tous dhorizons très variés. Jai été très emballé par lapproche de lHomme qui était présentée, notamment par Wisner, que je considère vraiment comme un type formidable. Vandevyver a été le « penseur » de léquipe, il nous a tous formé avec persévérance, cest lui qui concevait les procédures détude basées sur lobservation du travail et les entretiens individuels ou collectifs. Six tout jeune issu de luniversité sest passionnément impliqué dans ce travail. Quant à moi, le technicien, jétais linterlocuteur privilégié de mes collègues ingénieurs. Nous sommes alors au milieu des années 60, quelle est lactivité de lunité dergonomie des Houillères du Nord ? RR : Notre unité sappelait le « centre détude des problèmes humains au travail ». Nous avons développé de nombreuses études concernant les ambiances aux postes de travail, le bruit et la chaleur étant les deux nuisances principales. Nous avons par exemple étudié des silencieux pour les marteaux perforateurs utilisés par les mineurs, des silencieux et des panneaux insonorisants pour les ventilateurs. Nous avons également mené des études comparatives sur les protecteurs doreilles, à partir de mesures réalisées en laboratoire et de questionnaires auprès de mineurs ayant essayé plusieurs types dappareils de protection. Le Centre proposait lui-même des solutions de protection contre le bruit, mais cétait souvent relativement simple. Pour ce qui concerne le travail à la chaleur, nous avons cherché à caractériser les effets du travail à la chaleur, notamment à travers lanalyse de lexcrétion des électrolytes urinaires (Na, K, Cl). Des dispositifs visant à réduire la charge thermique ont été testés, notamment une « cabine de repos thermique » dans laquelle les mineurs faisaient des pauses périodiques. Des travaux sur la protection contre les poussières ont également été menés : létude ergonomique dun « masque aérateur antipoussières » conçu par M. Quinot, futur directeur de recherche à lINRS, a été réalisée en collaboration avec la CECA, une enquête par questionnaire a été effectuée afin dappréhender la manière dont les ouvriers percevaient le problème de la prévention, leur rôle et leurs motivations à agir. Laménagement des postes de travail constituait un deuxième axe de travail important. A partir de questionnaires et dobservations de lactivité concernant notamment les postures, les mouvements des mains, les déplacements, etc., nous avons contribué à la conception de différents équipements : pupitre de conduite de rabot, pupitre de conduite de treuil. Assez souvent, les études aboutissaient à la construction dun prototype qui était testé avec les opérateurs ; ce fut par exemple le cas pour un brise-roche hydraulique dont nous avons étudié un prototype par observation du travail. Il nous est également arrivé dintervenir sur laménagement ergonomique global dun poste suite à des accidents du travail ; ce fut par exemple le cas pour un poste daccrocheurs et de décrocheurs de berlines. |
Un troisième axe de travail concernait les systèmes hommes-machines. Des études ont porté sur les systèmes de communication en taille rabot. Cétait des chantiers de 100 à 200 mètres de long, hauts de lépaisseur de la veine, soit 1 à 2 mètres. Une lourde masse métallique munie de socles de part et dautre désagrégeait le charbon en se déplaçant tout le long de la taille, par va et vient, en étant fortement appliquée contre la veine par des pousseurs pneumatiques. Nous avons par exemple comparé en laboratoire, différents moyens de communication, en comparant lintelligibilité des messages transmis ; nous avons également étudié limpact sur les communications de lintroduction de haut-parleurs dans des chantiers bruyants. Progressivement, nous nous sommes également intéressés à la fiabilité et à la sécurité dans les chantiers du fond, en appliquant à différentes unités de travail les facteurs de fiabilité définis par JM. Faverge. Il est dailleurs venu présenter lergonomie aux ingénieurs des houillères. Quels étaient vos interlocuteurs dans l’entreprise ? Propos recueillis par François JEFFROY & Isabelle LAMBERT |
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