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LE BULLETIN DE LIAISON
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| Rencontre avec Alain BERTHOZ (23 février 2000) JT : Comment as-tu rencontré lergonomie, alors que dans les années 60 elle en était à ses débuts en France ? Nous te posons cette question, non parce que nous voulons te faire contribuer à une histoire de lergonomie, mais plutôt pour que lergonome, jeune ou moins jeune, qui te lira tire tout le bénéfice réflexif de la comparaison de sa propre histoire avec la tienne. Alain Berthoz : Jétais à lEcole des Mines de Nancy et mon objectif, ce nétait pas de devenir ingénieur, cétait en réalité, aussi bizarre que cela puisse apparaître, de devenir médecin. Pour me rapprocher de cet objectif, jai donc fait des études de psychologie parallèlement à mes études dingénieur. En même temps, je mintéressais au monde du travail. Jai donc cherché à rentrer en contact avec des gens qui étudiaient le travail et jai rencontré Jacques Leplat chez qui jai fait un très court stage. Il faut dire que, dans le cadre de lEcole des Mines javais déjà fait des stages ouvriers. En effet, jai participé à une période extraordinaire de cette Ecole dingénieurs. Bertrand Schwartz, son directeur dalors, avait fait la révolution dans les Grandes Ecoles, puisquil nous envoyait en stage dans les usines, comme ouvriers pendant 4 mois la première année, comme contremaîtres la deuxième année, comme ingénieurs la troisième année. Donc, en fait, mes mémoires pendant ces trois ans détude à lEcole nont pas été des mémoires scientifiques mais déjà des mémoires danalyse du travail. A la sortie des Mines, en 1963, jai contacté Jacques Leplat, pensant rentrer dans son laboratoire de psychologie du travail, qui nétait pas encore à lEPHE. Mais lapproche psychologique ne me satisfaisait pas. Je voulais faire de la physiologie, étudier les bases physiologiques de la dégradation de la santé. Je suis donc entré dans le Laboratoire de Physiologie du Travail de Scherrer, dont Alain Wisner était alors le sous-directeur. Cétait à lépoque de la création de lergonomie. Il y avait là Alain Wisner, Jacques Monod, Simon Bouisset, Suzanne Pacaud. Ils mont fait entrer au CNRS sur un programme de recherche sur les effets des vibrations mécaniques chez lHomme. Jai mené ce programme pendant 10 ans et fait ainsi une thèse de biomécanique. Nous avons construit des dispositifs expérimentaux et fait des travaux sur le terrain, dans les usines, aussi bien en faisant des voyages clandestins sur les trains, pour voir les conditions de travail des conducteurs de trains, que dans le cadre de contrats de recherche, comme en 1973 à Usinor Dunkerque, avec Antoine Laville, François Guérin, Jean Foret et toi Jacques, pour étudier les conditions de travail de lébarbage au marteau piqueur. Au Laboratoire de Physiologie du Travail de la rue Gay-Lussac, jai maintenu toujours une double vie, puisque je faisais des études dergonomie sur les effets des vibrations chez lHomme, mais que, très vite, jai été intéressé par les bases neurales de loscillation du tronc à 4 Hz et voulu comprendre pourquoi le thorax oscillait à cette fréquence. Jai donc monté des expériences, dune part à la Salpétrière avec des neurologues pour essayer de comprendre lorigine de ces tremblements, dautre part rue Gay-Lussac sur des lapins ou des chats, grâce à limmense ouverture desprit dAlain Wisner, pour essayer de comprendre le fonctionnement des fuseaux neuro-musculaires (parce que javais lidée que loscillation nétait peut-être pas un problème mécanique mais une oscillation centrale). Jai fait alors une seconde thèse, de neurosciences, sous la direction de Buzer et de mes maîtres aux USA où je suis partis quelques temps, C. Terzuolo et R. Llinas, pour essayer de comprendre les bases neurales de ces oscillations musculaires. Au fond, durant cette période, jai développé en parallèle un travail dapplication et des recherches fondamentales sur les mécanismes des effets des vibrations chez lHomme. J.T. : Cette double vie, nétait-ce pas le grand écart ? Etait-elle tenable longtemps ? AB : En réalité, très vite, au bout dun an ou deux, en ayant intégré la communauté internationale qui soccupait des effets des vibrations sur lHomme, je me suis aperçu quon pourrait éventuellement faire quelque chose sur les symptômes, par exemple concevoir des sièges dengins de chantier un peu meilleurs, mais quon ne progresserait jamais en physiologie du travail si lon ne comprenait pas les mécanismes en jeu. Ce nétait donc pas ce que tu appelles un grand écart, cétait naturel pour un scientifique de mener de front la description sur le terrain (létiologie) des conditions dans lesquelles apparaissaient éventuellement des pathologies liées aux vibrations et dessayer de comprendre où en était la physiologie. Cétait dautant plus important que je me suis aperçu très vite que la Médecine du Travail était en réalité une médecine complètement inféodée aux entreprises et que le travailleur qui était atteint dune pathologie changeait complètement de statut une fois quil passait à lhôpital. Dans lhôpital, on soignait un malade sans sintéresser à létiologie. Dans lusine, on ne sy intéressait pas non plus. Cétait donc bien notre rôle social de chercheurs en physiologie du travail et ergonomie de monter des recherches basées sur lobservation de la réalité mais qui devaient nécessairement être articulées avec des recherches fondamentales sur lHomme qui nétaient faites par personne, ni dans lusine ni dans lhôpital. Ce que je regrette aujourdhui très vivement, cest quà mon avis cette approche intégrée de la physiologie, du muscle jusquà la cognition qui était aussi le projet de Scherrer, Wisner, Bouisset, Metz, donc des fondateurs de lergonomie, et à certains égards de Paillard - ait disparue. Jai essayé de développer cette approche intégrée et cela a marché pendant un temps : tout en restant dans le Laboratoire de Physiologie du Travail & dErgonomie de la rue Gay-Lussac et en continuant à entretenir des relations avec lergonomie, mon équipe a eu les meilleurs neuro-biologistes internationaux. Il y a eu grand écart quand je me suis aperçu, à un moment donné, que les mondes étaient devenus complètement distincts, que je ne pouvais pas à la fois passer mes nuits à « enregistrer des neurones » et aller sur le terrain. A partir des années 74-75, jai dû choisir. Nous nous sommes alors retrouvés à quatre, Jean Foret, qui continuait à travailler sur les problèmes du sommeil dans une perspective relativement appliquée, Paolo Viviani, qui nétait pas intéressé par lergonomie et travaillait sur le mouvement, Dominique Rostolland qui continuait à travailler sur les problèmes dacoustique, et moi qui menait des recherches de plus en plus fondamentales, plus quelques chercheurs plus jeunes. En ce qui me concerne, jai profité de mon séjour aux USA pour apprendre la physiologie vestibulaire et la physiologie de loculomotricité, du contrôle de léquilibre et jai créé un laboratoire où lon étudiait ces problèmes depuis leurs bases neurales jusquaux aspects cognitifs. Cette approche multiniveau et multisensorielle était très nouvelle pour lépoque où tout était cloisonné. Pour approfondir un mécanisme, on doit opérer une réduction, séloigner de la complexité. Les détours pour comprendre un mécanisme peuvent prendre 20 ans, 30 ans. Par exemple, ma décision daller examiner les bases neurales des mécanismes du regard, du mouvement des yeux, ma éloigné totalement mais non définitivement du monde de lapplication. Nos contrats avec lindustrie portent toujours sur des questions très en amont de la réalité industrielle. Par exemple, la NASA ma demandé détudier le mal de lespace et jai toujours refusé parce que cest un syndrome très complexe, multi-factoriel et que je savais que je ne pourrai pas donner de recettes. A terme, les recherches faites dans le laboratoire sur les conflits sensoriels, les interactions visio-vestibulaires, la neuro-biologie du système vestibulaire et la physiologie de ladaptation, vont conduire à une explication du syndrome qui sera peut-être intéressante. J.T. : Du temps de la rue Gay-Lussac, tu menais un jeu entre poser des bonnes questions à partir des réalités complexes, opérer les réductions nécessaires, les étudier et revenir, plus ou moins vite, selon les détours nécessaires, sur le complexe. Est-ce que, depuis ton éloignement de la complexité, il y a toujours quelque chose qui vient de la complexité des situations et quelque chose qui y retourne ? AB : Quand nous avons créé un laboratoire propre du CNRS, nous avons marqué la rupture puisque nous lavons appelé « Laboratoire de Physiologie Neuro-sensorielle ». Nous navions aucun projet de type ergonomique, mais nous avions encore des projets quon pourrait appeler de physiologie du travail, puisquil y avait le projet de Foret sur le sommeil et le projet de Rostolland sur lacoustique, les projets que javais sur léquilibration, le maintien de léquilibre, les effets des accélérations. Nous avions donc encore des projets qui correspondaient à ce que tu dis, qui étaient destinés à faire retourner vers la médecine du travail un certain nombre de résultats de recherches et réciproquement daller éventuellement salimenter dans la réalité pour formuler de nouvelles questions, etc.. Cétait dans notre projet. Cette attitude reste la nôtre puisque nous avons toujours eu ici, et encore maintenant, à la fois des recherches fondamentales complètement coupées de toute application, et des programmes de recherche construits en collaboration avec des industriels. Toutefois, nous navons jamais engagé ici de coopérations avec les industriels et avec les organismes de recherche qui porteraient sur des situations complexes. Nous avons effectivement limité nos interfaces à des problèmes très ponctuels et très réduits qui concernent la perception, le mouvement, etc.. Par exemple, nous avons avec la société ESSILOR depuis 10 ans une coopération sur les problèmes de la vision. Par exemple, nous avons avec Renault depuis 2 ans une coopération sur le problème de la construction dun simulateur de conduite intégrant la « réalité virtuelle » et une plate-forme mobile. Cette dernière coopération fait partie dun projet EUREKA dans lequel sont engagés six industriels de divers pays. Nous sommes les physiologistes de ce projet. Nous faisons du conseil pendant le projet sur les grands problèmes de perception et nous allons faire la validation en fin de course. Mais tout cela est très loin de la réalité des ateliers.
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FJ : Sur ce problème de conception de simulateur, ne retrouve-t-on pas le problème de la multi-factorialité que justement vous voulez réduire ? Propos recueillis par Jacques Theureau & François Jeffroy |
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Alain Berthoz, Editions Odile Jacob, Paris, 1997. « Au début était laction », dit Faust. Ce livre est un éloge du mouvement et une apologie du corps sensible. Nous pensons avec notre corps ! Cette idée de poète est maintenant une proposition scientifique. |
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