Lacte fondateur de la SELF a été, en 1963, le dépôt de ses statuts, adoptés par ses neuf membres fondateurs. Ceux-ci représentaient les principales disciplines et groupes alors actifs dans le domaine des sciences appliquées au travail humain.
La création de la SELF peut être mise en rapport avec deux facteurs déclenchants intervenus au plan international dans les années qui l’ont précédée.
Tout d’abord, entre 1956 et 1959, le projet "Adaptation du
Travail à l’Homme de l’Agence Européenne de
Productivité" avait provoqué, sur l’initiative conjointe du
Ministère du travail et du Commissariat général au plan et à la
productivité, la rencontre de personnes susceptibles
d’apporter des contributions françaises à ce projet : en
1957, lors d’un séminaire international tenu à Leyde (Pays
Bas), et en 1959, lors d’une conférence internationale
tripartite (patronat, syndicats, spécialistes des sciences
appliquées au travail humain) tenue à Zurich (Suisse). Dans cette
perspective se situe la parution en 1958 de l’ouvrage de
Jean-Marie Faverge, Jacques Leplat et Bernard Guiguet, intitulé
"L’adaptation de la machine
à l’homme" qui se fondait sur leurs travaux au Centre
d’études et de recherches psychotechniques et sur leurs
interventions dans des séminaires de deux jours organisés dans les
centres de productivité de douze villes françaises. Cette campagne
d’information des milieux industriels avait été suscitée par
Paul Albou, alors responsable de ce domaine au Commissariat général
au plan et à la productivité, qui contribua très efficacement à la
création de la SELF et au financement d’études confiées à un
certain nombre de ses membres.
Puis, en 1961, le premier congrès de l’Association
Internationale d’Ergonomie (IEA), fondée à la suite de la
conférence de Zurich, fit se rencontrer à Stockholm une vingtaine
de participants français. Ils y formulèrent le souhait qu’une
association française ou francophone d’ergonomie se constitue
et puisse ultérieurement devenir membre de l’IEA.
Mais, dès avant cette rencontre, plusieurs d’entre eux
avaient adhéré à l’Ergonomics Research Society ou participé à
ses congrès, appréhendant ainsi l’ergonomie au contact de ses
promoteurs britanniques.
Cependant, ces rencontres et la constitution rapide de la SELF
procédaient très directement de l’existence antérieure en
pays francophones, d’enseignements et de recherches dans les
disciplines de base de l’ergonomie (biométrie, biomécanique,
physiologie du travail, psychologie du travail).
En France, le Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM)
dans le cadre duquel Jules Amar avait animé, de 1913 à 1920, un
laboratoire de recherche sur le travail musculaire professionnel -
devenu, avec Henri Laugier, le Laboratoire de physiologie du
travail - avait créé dès 1930 un enseignement de cette discipline
étroitement associé à ceux d’hygiène industrielle, de
sécurité et d’orientation professionnelle. Ce laboratoire et
cet enseignement furent dirigés par Camille Soula de 1947 à 1958,
époque à laquelle lui succéda Jean Scherrer à qui revint, en même
temps, la direction de deux formations qui en étendaient les champs
d’action : d’une part le Centre d’études
scientifiques de l’homme du CNRS qui se transforma en 1962 en
un laboratoire de physiologie du travail, et d’autre part le
Centre de physiologie du travail de l’Institut National de
Sécurité (INS), centre qui devint le noyau de l’un des
départements du Centre de recherche de l’Institut National de
Recherche et de Sécurité (INRS) lorsque celui-ci fut créé en
1970.
En outre, la nécessité d’une coopération interdisciplinaire
en matière de sciences appliquées au travail humain avait conduit
Henri Laugier, Raymond Bonnardel (créateur du service
psychotechnique des automobiles Peugeot) et Jean-Marie Lahy
(créateur des Laboratoires de psychotechnique de la régie autonome
des transports parisiens et des chemins de fer du nord où se
distingua Suzanne Pacaud) à créer la revue "Le Travail Humain",
revue que l’on peut considérer, sans vanité nationale, comme
la plus ancienne du domaine qui sera appelé "Ergonomie" à partir de
1949. Dans une perspective similaire, les mêmes précurseurs
avaient, avec Henri Pieron, fondé l’Institut National
d’Etude du Travail et d’Orientation Professionnelle
(INETOP).
A nouveau sous l’impulsion d’Henri Laugier, le Centre
National de la Recherche Scientifique avait créé, en 1961, à
Strasbourg, un Centre d’Etudes Bioclimatiques pour
l’étude des effets physiologiques et psychologiques des
environnements physiques sur l’homme au travail et hors
travail. La réalisation et la direction en furent confiées à
Bernard Metz qui avait précédemment animé un Centre d’Etudes
de Physiologie appliquée au Travail, créé en 1955 à
l’instigation de Jean-Jacques Gillon et de la Caisse
Régionale de la Sécurité Sociale de Strasbourg. Les terrains
d’application en furent les Mines de Potasse d’Alsace
(Docteur Raymond Krafft), la sidérurgie lorraine (Docteur Jacques
Godard), la sidérurgie luxembourgeoise (Docteur Raymond Foehr), les
sites de prospection minière et pétrolière au Sahara (Docteur
Francis Borrey).
Parmi les branches d’activité où, dès avant la création de
la SELF, d’autres terrains d’intervention des sciences
appliquées au travail humain s’étaient ouverts, il convient
de rappeler tout particulièrement : la Régie Nationale des Usines
Renault où la démarche, illustrée par Alain Wisner dès 1954 dans
son Laboratoire de Physiologie et de Biomécanique orienté vers les
facteurs humains de la conduite de véhicules, avait été étendue par
la Direction du Personnel avec André Lucas aux conditions de
travail ; les Charbonnages de France qui, sous l’impulsion de
leur médecin-chef, Jean-Jacques Jarry, avaient créé un Centre
d’Etudes et de Recherches d’Ergonomie Minière dont la
direction fut confiée à Pierre Cazamian. Cette démarche doit être
rapprochée de l’importance croissante prise par
l’Ergonomie dans les travaux de la commission "Facteurs
humains Sécurité", animée par James Carpentier dans le cadre de la
Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier.
En Belgique, deux pôles principaux s’étaient constitués :
l’un à l’Université Libre de Bruxelles où Jean-Marie
Faverge, succédant à André Ombredane, mettait l’accent sur
l’analyse du travail et des systèmes, l’autre à Liège
où Georges Coppee, partant de travaux sur l’audition et les
effets du bruit, avait ouvert le Laboratoire d’Ergologie à
d’autres aspects des conditions de travail. Par ailleurs,
bien qu’ayant quitté la Belgique en 1940, Lucien Brouha, qui
faisait depuis lors une œuvre de pionnier dans les industries
américaines, contribua très directement à la pénétration de la
physiologie du travail dans les industries des pays francophones
par deux ouvrages parus à Paris en 1959 et 1963.
En Suisse, la psychologie appliquée, individualisée dès 1920 à
Genève sous l’impulsion d’Edouard Claparede, avait
pénétré progressivement l’industrie horlogère des cantons
francophones. Mais c’est à l’Institut Polytechnique
Fédéral de Zurich que les sciences appliquées au travail humain
avaient trouvé le premier cadre d’un enseignement supérieur
et d’un laboratoire de recherche, dirigés par Etienne
Grandjean, au carrefour des cultures latines et germaniques.
La période précédant la création de la SELF avait aussi été
marquée par la tenue de trois colloques de Physiologie du Travail -
Ergonomie organisés par Camille Soula et Jean Scherrer. Deux
d’entre eux, consacrés respectivement, en 1959 au Travail à
la Chaleur, puis en 1960 aux problèmes physiologiques posés par les
transports, se tinrent au laboratoire de physiologie du travail du
CNAM. Le troisième, sur la conception ergonomique des bâtiments
industriels, eut lieu au Palais de l’UNESCO. Les actes de ces
colloques furent édités par Simon Bouisset, Hugues Monod, Daniel
Rohr et Alain Wisner.
Depuis la création de la SELF, son activité s’est manifestée
principalement par ses congrès annuels, tenus en alternance à
Paris, dans une ville française de province et dans une ville
d’un autre pays. Une charte des congrès de la SELF en fixe
les objectifs ainsi que les modalités d’organisation et
comporte des dispositions s’appliquant aux réunions dont elle
assure le parrainage. Il n’y eut pas de congrès annuel de la
SELF en 1970 et en 1973, car la tenue des 4ème et 5ème congrès de
l’IEA avait conduit la SELF à inciter ses membres à
participer nombreux à ces deux manifestations internationales qui
s’étaient déroulées respectivement à Strasbourg et à
Amsterdam. Pour le même motif, la SELF a supprimé son congrès
annuel de 1991, année où fut organisé à Paris par la SELF le
XIème Congrès de l’IEA.
Outre les lieux de ses congrès, les personnalités des présidents successifs de la
SELF traduisent son ouverture à tous les pays francophones et à
toutes les disciplines constitutives de l’Ergonomie. De ces
quatorze présidents, sept peuvent être considérés comme des
physiologistes, cinq comme des psychologues et deux comme des
généralistes. A l’exception de Jacques Christol, consultant
en Ergonomie, les autres présidents ont tous été des enseignants,
bien qu’une place croissante ait été faite progressivement
aux praticiens de l’Ergonomie au sein du Conseil
d’Administration de la SELF.
Bernard Metz, Juin
1991